La SONACOTRA
06 avr. 2010Dans les années 50, une concentration de travailleurs immigrés en provenance d’Algérie pour une grande partie pose des problèmes en France. Notamment, les conditions de logement des travailleurs célibataires sont mauvaises. C’est de la que nait la Sonacotra, Société Nationale de Construction de Logement pour les Travailleurs. La problématique est assez floue : aménagement urbain, urgence, décolonisation, ordre public… La mission de la Sonacotra est au départ d’assurer un logement décent aux travailleurs étrangers et à leur famille et de leur procurer des conditions d’habitation comparables aux travailleurs métropolitains. La Sonacotra finance, construit et aménage des locaux. Afin de répondre aux besoins des célibataires, on bâtît donc des immeubles sous la forme de « foyer-hôtels », comportant des chambres individuelles.
Le foyer de Vitry le François est un modèle du genre. Deux imposants escaliers centraux desservant de longs couloirs traversant tout le bâtiment, couloirs qui ouvrent sur une rangées de portes donnant accès à des alvéoles, toutes identiques, autant de chambres hébergeant chacune un travailleur. Et cela sur 9 étages desservis par 2 ascenseurs. Parfois, des locataires anciennement installés ont su bénéficier à titre exceptionnel de deux chambres pour leur usage personnel. Comble du luxe, ils pouvaient jouir d’une pièce à vivre et d’une chambre séparée…Mais comprenez bien que du fait de la structure du bâtiment, ils étaient obligés de sortir dans le couloir pour passer d’une pièce à l’autre.
Le regroupement familial, dans les années 70, va faire émerger un autre type de demande pour les travailleurs immigrés. Dès lors ces « foyers » ne répondent plus à l’attente des occupants. On assiste à une véritable crise politique de ce type de logement et les bailleurs tentent de se tourner vers d’autres types de population : étudiants, cadres transplantés, personnes âgées. En vain. La Sonacotra garde une fonction de logement d’urgence, à laquelle s’associe un fonds de travailleurs migrants devenus âgés qui sont resté la après 60 ans. Bref, les foyers recueillent une population où la misère s’aggrave de la solitude. La encore, celui de Vitry-le-François n’échappe pas à la règle.
L’image des foyers Sonacotra est très négative, et les tentatives faites dans les années 90 pour la modifier ne peuvent pas faire oublier la réalité sociale des populations qu’ils hébergent. Réalité faite de précarité sanitaire, et de déshérence sociale. De nombreux foyers sont fermés dont celui de Vitry, en 2006. Les derniers habitants sont relogés dans le parc locatif de la ville… Ce qui ne modifie pas la précarité de leur situation ni leur isolement, tant on sait qu’il est difficile de s’adapter dans un nouvel environnement.
Bref, il reste aujourd’hui un immense bâtiment vide, dont l’architecture même interdit toute transformation en immeuble d’habitation. En effet, si on voulait utiliser cette structure pour la transformer en appartements, il ne suffirait pas d’une « mise aux normes », mais il faudrait transformer toute l’architecture (un couloir distribuant des chambres indépendantes) en ne gardant que l’enveloppe extérieure. Cela aurait bien entendu un coût prohibitif, largement supérieur à celui du neuf, pour finalement aboutir à un résultat qui ne répondrait pas aux attentes actuelles en matière de logement. Regardez la laideur de cette barre de neuf étages et vous comprendrez !
L’ancien maire, Michel Biard s’était d’ailleurs enquis auprès des bailleurs sociaux des possibilités de réhabilitation, et les études avaient démontré avec précision ce que le bon sens laissait supposer : la rénovation et la transformation du bâtiment n’est pas rentable.
Oui, mais le terrain sur le quel il est situé est par contre intéressant. Facile d’accès, peu éloigné du centre, il se prêtait admirablement à la vente sous forme de parcelles destinée à la création à Vitry d’un habitat individuel moderne. L’achat du bâtiment et du terrain pour 200000€ par la municipalité en 2007 et la démolition de l’immeuble pour 200000€ supplémentaires devaient être compensés parfaitement par la revente en parcelles au prix du marché soit au total 400000€. Opération blanche donc, et qui avait pour avantage de permettre sur cet emplacement le développement de logements privés modernes contribuant à l’équilibre du paysage urbain de notre ville.
Hélas, c’était sans compter avec l’ambition extravagante de Jean-Pierre Bouquet, et ses idées « abracabrantesques » pour employer un néologisme politique (déjà un peu suranné je vous l’accorde !). Notre maire, donc, qui s’est fixé comme objectif de sauver la Marne à décidé de commencer par le foyer Sonacotra. Vous me direz qu’il faut bien débuter quelque part… Et dès son arrivée à la tête de la ville, il met aux oubliettes le travail de Michel Biard et reprend la réflexion à zéro. Des mauvaises langues auraient eu beau jeu de dire qu’il s’agissait la d’une perte de temps. Mais de cette réflexion surgit une idée : faire de ce bâtiment un centre d’affaires. On voit bien la démesure du projet : Un centre d’affaires de 9 étages dans une ville comme Vitry, à plus d’un kilomètre de la gare, cela ne paraît pas sérieux. Qui vient faire ses affaires à Vitry ? Qu’à cela ne tienne : un centre d’affaires (décidément il y tient !) plus modeste sera créé dans le bâtiment et la partie de l’immeuble qui ne lui sera pas dévolue sera utilisée par la ville qui y abritera les services techniques. Remarquez bien qu’on peut se poser la question de l’utilisation des actuels locaux des services techniques dès lors désaffectés…Qu’importe ! Une chose à la fois. Finalement le projet du centre d’affaires est abandonné. Pourtant c’était bien parti. On avait même demandé un financement de la Feder. Ces financements sont à 70% sous l’autorité du préfet, qui a dit non. Est-ce parce que le projet n’était pas viable ou parce que ces financements sont réservés à d’autres aménagements ? Au final, tout semble en panne, et voila comment d’idée fumeuse en projet irréaliste, la ville se retrouve avec ce grand bâtiment vide « sur les bras », telle une verrue sur notre territoire. Et qui immobilise 200000 €.
Alors, direz-vous, puisque les pistes explorées par monsieur Bouquet n’ont pas permis de conduire un projet viable de réhabilitation de la Sonacotra, il est peut-être temps de ressortir des cartons le projet de l’ancien maire. Après tout, il est toujours temps de mettre un coup de bulldozer dans un vieil immeuble. Oui, mais voila, la crise est passée par là. Ce qui était réalisable en 2007-2008 ne l’est plus forcément en 2010. Et puis le programme urbain du maire (programme pharaonique de construction de plus de 600 logements quand on sait que 10% du parc locatif est inoccupé) a été défini entretemps et ne fait pas de place à la construction sur cet emplacement de quelques logements individuels privés.
Gageons que la silhouette familière du foyer Sonacotra, témoin des nécessités de l’aménagement urbain d’un autre temps fera encore partie plusieurs années du paysage des vitryats, vestige d’une époque déjà lointaine où la question était de loger des travailleurs.
Cela dit, ce n’est pas la seule verrue de la ville. Tiens, l’ancien garage Citroën par exemple…Il se trouve en plein dans les compétences de messieurs Bouquet et Mouton. Les projets ne semblent pas fourmiller et ces deux visionnaires restent étrangement silencieux.